En 2022, Elodie Emery publiait avec Wandrille Lanos chez JC Lattès "Bouddhisme, la loi du silence", un livre consacré aux abus sexuels, manipulations mentales et détournements de fonds commis par des maîtres...
En 2022, Elodie Emery publiait avec Wandrille Lanos chez JC Lattès "Bouddhisme, la loi du silence", un livre consacré aux abus sexuels, manipulations mentales et détournements de fonds commis par des maîtres bouddhistes en Occident. Ce jeudi 24 septembre 2026, Elodie Emery publie chez Buchet-Chastel "La face cachée du yoga". Une nouvelle enquête qui a notamment mené la journaliste à se pencher sur le cas d’un enseignant installé à Quillan, visé par de multiples plaintes.
Pourquoi avez-vous décidé d’enquêter sur le yoga et ses dérives ?
La première femme victime d’abus qui m’a contactée l’a fait après avoir vu le documentaire "Bouddhisme, la loi du silence", diffusé sur Arte. Elle ne savait pas vers qui se tourner, en l’absence de Fédération ou de ministère de tutelle ; elle a contacté la Miviludes (mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires, Ndlr) en faisant un signalement. Mais elle a vite compris qu’il n’y aurait pas de suite.
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Quels types de dérives révèle la "Face cachée du yoga" ?
Des ajustements de postures non obligatoires qui peuvent être assimilés à des agressions sexuelles, des blessures physiques, des viols. Avec, dans pratiquement tous les cas, une emprise psychologique, qui passe par un encouragement à laisser de côté tout ce qui ne relève pas du yoga, un éloignement du cercle familial et amical. L’écrasante majorité des témoignages, et les plus graves, sont liés à des retraites ou des formations lors desquelles l’embrigadement est favorisé, avec un manque de sommeil, de nourriture, et un effet de groupe très fort.
L’absence de référent, ou de tutelle, est-elle un facteur aggravant de ces dérives ?
Je me suis heurtée au même problème que toutes les victimes : à qui demander des comptes ? Personne ne se sent responsable de la question. Quand je suis allée voir l’autrice de "L’encyclopédie du yoga", une somme de plus de 700 pages, elle-même a eu du mal à définir ce qu’est le yoga. En fonction de l’endroit, de l’enseignant, le terme recouvre une diversité incroyable de pratiques : du yoga extrêmement sportif, très physique, comme le yoga Ashtanga, pratiqué par des célébrités ; des cours où on bouge à peine, en chantant des mantras. C’est ce flou qui fait de ces espaces de liberté des endroits où n’existent pas de limites sur ce que l’on peut faire ou non. Dans certaines écoles, la douleur physique est présentée comme un moment de libération : j’ai récolté des témoignages de femmes qui ont subi des blessures irréversibles.
Vous expliquez aussi que la problématique de la violence, notamment sexuelle, n’est pas une découverte.
Tous ceux qui ont importé le yoga en Occident, et donc en France, ont derrière eux des scandales sexuels. Le yoga charrie une histoire de violence sexuelle, ça a été attesté et raconté dans des documentaires sur HBO, Vice ou Netflix, consacrés au fondateur du yoga Bikram ou à l’inventeur du yoga Kundalini, tous deux accusés de viol. Certains fondateurs de mouvements, dont le portrait est au encore affiché au mur des salles où sont donnés des cours, ont fait l’objet de plaintes par dizaines. C’est étonnant que rien n’ait jamais égratigné la discipline, et que les prises de parole sur le sujet soient, pour être euphémiques, pour le moins frileuses…
Votre livre est justement fait d’une multitude de témoignages.
C’est le résultat de trois ans d’enquête, avec les témoignages d’une quarantaine de victimes, qui dénoncent les violences commises par 19 maîtres. Onze rapportent des faits qui peuvent caractériser des faits de viols, avec sept plaintes au pénal. Et tous les maîtres ou enseignants dont je parle exercent encore. Ce qui a été extrêmement difficile à dépasser, c’est la peur de s’exprimer, notamment en raison de l’emprise psychologique qui peut exister entre maître et élève, mais aussi parce que ces femmes avaient une crainte sur la façon dont leurs témoignages allaient être reçus par la justice. Cette enquête doit aussi servir à ça : sortir du sentiment d’isolement et de culpabilité individuelle.
Comment en êtes-vous arrivée à vous pencher sur le cas de Sébastien Boutillier, enseignant de yoga installé à Quillan, dans l’Aude, depuis plusieurs mois ?
Il est arrivé relativement tard dans mon enquête. Il est auréolé de sagesse et d’une extrême compétence, détenteur d’un savoir ésotérique et yogique rare, parle hindi. Ce profil lui vaut d’attirer des femmes, souvent déjà enseignantes, qui ont envie d’approfondir leurs connaissances. Une enseignante de yoga d’Albi avait suivi ses cours et a créé un groupe de discussion d’anciennes élèves de Sébastien Boutillier : la démarche leur a permis de comprendre qu’elles étaient plus d’une dizaine à avoir eu maille à partir avec lui, avec une emprise psychologique très développée et une capacité à la manipulation. Les multiples plaintes déposées s’inscrivent dans un vrai mouvement de sororité autour de la première femme qui a osé parler.
Quelles réactions attendez-vous alors que la pratique du yoga réunirait 300 millions d’adeptes dans le monde ?
Je m’attends à ce qu’on me dise qu’il s’agit de cas isolés. Mais il faut sortir de cette idée : la pratique du yoga est féminine à 70 %, les pratiquantes y vont souvent avec l’idée de se réparer, avec la promesse d’une réconciliation entre l’esprit et le corps. C’est d’ailleurs le fondement de toutes les pratiques qui gravitent autour du bien-être, avec des promesses de bonheur, d’apaisement et de sérénité. Je comprends cette quête, mais il faut sortir de la naïveté. Les professeurs de yoga, qui ne sont absolument pas formés à ça, reçoivent des demandes liées à la nutrition, à la sexualité, aux modes de vie : s’il n’y a pas de distances prises par rapport à ces demandes, c’est très facile d’entrer dans un rapport de domination. On a tendance à penser qu’il s’agit d’un univers où on est en sécurité. Mais si même les espaces de thérapie sont un lieu de danger pour les femmes, on ne va pas s’en sortir.