Dix ans après “Écoute la ville tomber”, le nouveau roman du rappeur et poète britannique est l'une des pépites de la rentrée littéraire.
Dix ans après “Écoute la ville tomber”, le nouveau roman du rappeur et poète britannique est l’une des pépites de la rentrée littéraire.
Des vies cabossées, des personnages qui tentent de survivre, une petite station balnéaire de la côte anglaise, la douleur de l’adolescence, l’amour et l’amitié. Dans les pages, d’une émouvante pudeur, de Toute une vie à chercher, Kae Tempest suit l’itinéraire de Rothko Taylor, de retour dans la ville où iel a grandi. Les années ont passé, rien n’a vraiment changé et Rothko, qui, enfant, s’appelait Molly, se reconstruit peu à peu. Comme dans Qu’on leur donne le chaos (2022), l’auteur sait mettre en valeur la complexité des vies ordinaires et crée des personnages inoubliables. Il dresse un portrait empathique de Rothko, qui depuis l’adolescence subit la haine homophobe banale. Rencontre avec Kae Tempest, de passage à Paris.
Comment organisez-vous votre travail ? En vous levant le matin, vous décidez d’écrire plutôt de la poésie ou plutôt du roman ?
Kae Tempest – J’aimerais que ce soit aussi romantique, mais c’est plutôt une question de deadline. Il faut que j’arrive à caler l’écriture d’un roman entre des engagements de tournées et de concerts. Et quand j’ai trois semaines pour écrire 15 000 mots, il faut que je le fasse.
C’est pourquoi dix ans se sont écoulés depuis The Bricks that Built the Houses (Écoute la ville tomber en français) ?
Entre-temps, j’ai écrit un roman très important pour moi qui a été refusé par mon éditeur, ce qui m’a beaucoup affecté. Il m’est alors devenu difficile d’utiliser la forme romanesque pour affronter mes démons. J’ai fait d’autres choses, mais quand il y a quatre ou cinq ans, Rothko a surgi dans mon espace imaginaire, j’ai compris que c’était quelqu’un qui avait une histoire à raconter. J’ai passé du temps avec chacun de mes personnages, j’ai appris à les connaître. Pour écrire un roman, il ne faut pas se précipiter.
“Je ne voulais pas écrire un porno du traumatisme”
Votre travail semble consister à révéler la complexité des personnages et de leurs vies.
C’est en effet mon approche. Toute personne à qui on prête attention a une histoire importante et surprenante. Dans mon travail littéraire, j’essaie de cultiver cette conviction. On suit un fil narratif mais, partout où on porte le regard, il y a quelque chose à apprendre.
Que reste-t-il de votre travail de poète dans votre écriture ?
La poésie est fondamentale pour plonger dans l’existence difficile de quelqu’un en y insufflant de la beauté. Je ne voulais pas écrire un porno du traumatisme. Je voulais utiliser le lyrisme pour créer de la beauté à partir de moments douloureux. Ce n’est pas parce qu’on fait l’expérience de la souffrance qu’il n’y a pas des choses belles ou drôles dans notre vie, et la forme peut être l’incarnation de cette idée.
Rothko revient dans sa ville natale après un séjour en prison. Pourquoi ce thème du retour ?
Parce que la première fois que j’ai rencontré Rothko, iel rentrait à la maison. C’est un processus mystérieux : quand une telle idée arrive, si je tente d’en prendre trop vite le contrôle, elle me tourne le dos. Alors je la laisse me guider jusqu’au moment où je comprends où elle voulait aller. Et je savais que Rothko rentrait à la maison.
Vos personnages ont des vécus singuliers et souvent difficiles, Rothko est une personne transgenre, sa mère est victime d’addictions, mais on ne lit pas la vie d’une personne transgenre ou d’une alcoolique, on lit parce que l’on retrouve quelque chose de notre vie dans la leur.
C’est exactement ma façon de voir. Mes personnages ne doivent pas être définis par ce qui leur est arrivé, et ce livre n’a pas pour sujet la transition de genre ou l’addiction. Le sujet, c’est l’amour, les gens, la famille, l’impossibilité à vivre, comment devenir soi-même. Le roman est une technologie hautement sophistiquée, une machine à empathie. Je veux que cette technologie rappelle aux gens leur propre capacité d’empathie.
Cela rejoint vos propos dans Connexion, et vos personnages s’en sortent s’ils arrivent à s’ouvrir – ou se connecter – aux autres. Pourquoi la notion d’empathie est-elle si importante pour vous ?
Avoir été dans la marge, être resté en dehors vous donne désespérément envie de comprendre les autres. Être à l’extérieur depuis mon plus jeune âge est ce qui fait de moi un écrivain.
Comme Rothko, vous avez vécu une transition de genre. Pourquoi utiliser la fiction plutôt que l’autobiographie ?
Créer Rothko n’est pas une manière de transplanter mon existence. C’est juste que je n’ai jamais rencontré un tel personnage dans un livre jusqu’à ce que je lise Stone Butch Blues de Leslie Feinberg. Une personne que je ne connaissais pas me l’a mis entre les mains. Je l’avais rencontrée dans un bar queer, à la fin de la vingtaine. J’ai lu et j’ai pleuré dans le bus, pendant tout le chemin du retour. Je me voyais, c’était moi dans ce livre. Si je vous raconte ça, c’est parce que cette expérience s’est logée très profondément en moi. Je n’avais pas encore fait mon coming out, il me faudrait encore une décennie, mais ça a été comme si quelqu’un avait passé son bras autour de mon épaule. Rothko est trans, mais mon livre parle d’avantage de Leslie Feinberg que de ma propre transition.
Propos recueillis par Sylvie Tanette
Kae Tempest, Toute une vie à chercher. Traduit de l’anglais par Madeleine Nasalik (L’Olivier), 400 p., 23 €.