Le récent succès en Allemagne du parti d’extrême droite explicitement prorusse a de quoi réjouir le Kremlin, engagé dans une escalade visant à intimider les Européens et à les dissuader de soutenir l’Ukraine, à coups de cyberattaques, de sabotages et d’autres opérations hostiles.
Retour vers le futur ? Le score faramineux que vient d’obtenir Alternative für Deutschland (AfD) en remportant 44 % des voix en Saxe-Anhalt rappelle de sinistres souvenirs. C’est la première fois depuis la défaite du nazisme, en 1945, qu’un parti d’extrême droite arrive en tête dans un scrutin régional en Allemagne – loin devant les conservateurs de la CDU qui plafonnent à 17 %. Et même s’il manquait à l’AfD, dimanche 6 septembre, trois sièges pour avoir la majorité absolue dans ce petit Land de 2,1 millions d’habitants, le triomphe de la liste conduite par l’inquiétant Ulrich Siegmund est un séisme politique dans un pays qui, pourtant, avait de quoi être vacciné contre ce genre d’idéologie.
Ce mouvement national-populiste ne se dit pas seulement composé de « citoyens fort mal élevés, ingrats, exigeants et gênants ». Son programme affiche en majesté le concept de « remigration » cher aux néonazis et promet de mener la vie dure au « lobby LGBTQ+ » (sic), aux Eglises (parce qu’elles pratiquent « l’asile religieux »), ou encore aux politiques culturelles et éducatives qui entretiendraient « la perpétuation d’une névrose » (par exemple en rappelant les abominations du IIIe Reich). Stupeur et tremblement au cœur de l’Europe démocratique. Applaudissements d’Eric Zemmour et d’Elon Musk.
Mais ce n’est pas tout. Vladimir Poutine aussi peut applaudir l’AfD. La victoire d’un parti aussi explicitement prorusse est également une première en Allemagne. Elle réactive, dans un Land de l’ex-RDA, un autre passé peu désirable : celui où l’impérialisme soviétique exerçait son emprise sur l’Europe de l’Est. Une époque dont Poutine, qui fut officier du KGB à Dresde, est resté dangereusement nostalgique. Comme si le vieux théâtre de la guerre froide était devenu l’une des scènes privilégiées de la guerre tiède qu’il mène désormais contre les démocraties occidentales. Retour vers le futur, là encore ?
Une chose est sûre : plus il s’embourbe dans l’épouvantable conflit qu’il a déclenché en tentant d’envahir l’Ukraine voilà déjà quatre ans et demi, plus Poutine esquive les négociations pour leur préférer ce que les diplomates appellent une « escalade » – et notamment avec l’Allemagne, pilier de l’Union européenne et premier contributeur pour l’Ukraine, comme l’explique l’ex-ambassadeur de France à Moscou Jean de Gliniasty. La « guerre hybride » du Kremlin était jusque-là faite de cyberattaques et d’ingérences diverses. Elle a monté d’un cran cet été lorsqu’un drone chargé d’explosifs a été trouvé à l’aéroport de Leipzig. Une malveillance criminelle que Berlin a officiellement attribuée à la Russie ce 1er septembre, tandis que la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, parlait d’« un acte de terrorisme soutenu par un Etat » et que d’autres pays, dont le Danemark, embrayaient en annonçant redouter des sabotages venus des services russes. Que, dans un contexte si tendu, l’AfD réclame qu’on cesse de sanctionner la Russie a évidemment de quoi réjouir Moscou.
En France, nous n’en sommes pas encore là. Depuis 2022, les pro-Poutine se sont faits plus discrets à l’extrême droite, en particulier dans les rangs d’un Rassemblement national qui a d’ailleurs pris ses distances avec l’AfD. Mais il ne faut pas s’y tromper. Le parti de Marine Le Pen semble peu gêné d’être soutenu par des médias Bolloré transformés en perroquets de la propagande poutinienne. Ses eurodéputés, Jordan Bardella en tête, votent contre les prêts de l’UE à Kiev. Et son vice-président Louis Aliot vient de tomber le masque en annonçant vouloir « couper le robinet » de l’aide à l’Ukraine, alors même que la France, loin d’être aussi généreuse que l’Allemagne à cet égard, est elle aussi ciblée par de nombreuses opérations hostiles du Kremlin. Face aux intimidations d’un mafieux sans foi ni loi comme Poutine, c’est prôner une étrange défaite, de la part d’un parti qui se proclame patriote et soucieux de sécurité. La campagne présidentielle s’ouvre : il serait inconscient de ne pas y faire une place majeure à cette guerre tiède qui vise à diviser les Européens pour les affaiblir et qui, tout en menaçant de devenir un jour brûlante, risque de contaminer ouvertement, comme en Allemagne, notre démocratie.
Par Grégoire Leménager
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