Il est temps de passer à la gouvernance du run de l'IA. Elle tient dans une seule équation, mais elle a trois porteurs, ce qui n'est jamais simple à gouverner. Y arriverez-vous ?
Il est temps de passer à la gouvernance du run de l'IA. Elle tient dans une seule équation, mais elle a trois porteurs, ce qui n'est jamais simple à gouverner. Y arriverez-vous ?
Troisième volet de la grande recomposition de l'industrie logicielle par l'IA générative. Après "Quand le SaaS devient trop cher pour être irremplaçable" et "L'ESN, devant la mort du jour-homme", nous allons nous intéresser au "token". Ce concept étrange de découpage des LLMs pour vectorialiser nos connaissances, qui reflète d'une certaine façon le coût de traitement, est en train de devenir une unité de mesure des coûts.
Voici donc un billet sur l'infrastructure et le FinOps des tokens. Une facture illisible de l'IA où la discipline reste à inventer pour sa gouvernance.
Le choix du mot FinOps, n'est d'ailleurs pas un hasard. C'est la bonne nouvelle de ceux qui savent copier-coller. Car cette discipline de gestion des coûts existe déjà. On a dû en poser quelques pierres pour maîtriser les coûts du Cloud, quand on est passé d'infrastructures propriétaires à des infrastructures louées.
Dépenser son budget annuel en quatre mois !Uber a consommé son budget IA de l'année en quatre mois.
Les coupables, ce sont les outils de code agentiques, comme Claude Code ou Cursor, qui sont utilisés chaque mois par 95 % de ses 5.000 ingénieurs. En juin, Bloomberg révèle leur parade : un plafond de 1.500 dollars par outil, par mois et par salarié, avec une procédure de dérogation. Intéressant de voir que l'IA augmente le coût de l'ingénieur, si on augmente sa productivité. C'est même devenu une question à l'embauche des meilleurs : quel est mon package IA ?
Mais le plus instructif n'est pas le plafond. C'est l'aveu du directeur des opérations, Andrew Macdonald. Il dit qu'il est "très difficile de tracer une ligne" entre ces statistiques d'usage et le fait de produire réellement "25 % de fonctionnalités utiles en plus" pour les clients. Bienvenue dans un monde probabiliste ! Remarquez le Cloud nous en avait déjà donné un avant-goût.
On ne sait au dollar près ce que l'on consomme, qu'une fois consommé. Et pire, on ne sait pas toujours ce que cela rapporte.
GreenSI avait décrit le coût des tokens comme un angle mort budgétaire. C'est ce que l'on dit quand on se trouve pour la première fois dans la situation de la DSI d'Uber. Puis, on réagit et on actualise sa vision : le token ne doit plus être un angle mort, mais un compteur. Il doit s'afficher sur chaque facture, dans chaque console d'administration, parfois même dans des classements internes.
Mais il reste ensuite à savoir le lire. Car un compteur mal lu produit deux pathologies opposées :
La Silicon Valley a connu les deux pathologies en un semestre que nous allons revivre avec la presse spécialisée.
Au printemps, avec les nouvelles versions à la puissance impressionnante, c'est la course. Disney installe un tableau de bord qui classe ses salariés par requêtes et par tokens. Selon Business Insider, l'un d'eux totalise environ 460.000 requêtes Claude en neuf jours. Amazon vise plus de 80 % de développeurs utilisant l'IA chaque semaine, et le Financial Times raconte que des agents sont créés pour rien, juste pour grimper au classement interne.
Le mot tokenmaxxing est né : consommer devient une performance !
Mais avec l'été, la facture trimestrielle arrive. Or les fournisseurs de modèles LLM avaient sifflé la fin du forfait dès l'été 2025 et basculaient en paiement au token une fois le plafond dépassé. Comme on dit parfois, la première dose n'est jamais gratuite très longtemps…
Dans ce contexte les factures flambent. Meta supprime ses classements et instaure des budgets par division. Le New York Times évoque des centaines de millions de dollars dépensés chaque mois chez Anthropic. Adam Mosseri, patron d'Instagram, résume avec beaucoup d'humour : "Ce n'est pas si difficile de construire un incinérateur de jetons, mais cela ne crée pas beaucoup de valeur." 😉
En août, c'est l'âge de raison avec le rationnement. Un mémo de Jay Parikh, VP exécutif de Microsoft, révélé par 404 Media, fixe la nouvelle ligne : "La maximisation des tokens n'est pas ce que nous visons". Ce qui compte, écrit-il, ce sont les résultats pour les clients et pour l'entreprise. Enfin !
Pendant ce temps, chez les éditeurs, on change (occasionnellement en douce) d'unité de facturation. C'est sans doute le point le plus structurant pour un DSI en France, car cela va influencer ses coûts de run à partir de maintenant.
Depuis le 1er juin, GitHub décompte Copilot en "AI Credits" consommés au jeton (token) : crédits inclus dans chaque licence et mutualisés, budgets par centre de coût ou par utilisateur, choix entre dépassement facturé et plafond strict. C'est la carte carburant, livrée par l'éditeur, dont parlait GreenSI dans son dernier billet. Salesforce, quand à lui, est passé en moins d'un an de 2 dollars la conversation (actions illimités) à 0,10 dollar l'action. Intercom facture 0,99 dollar chaque demande résolue sans humain, SAP vend des "AI Units" prépayées en complément de ses licences. Chaque éditeur bat donc désormais sa propre monnaie, sans taux de change !
Ce qu'un compteur ne dit pasPourquoi ce compteur est-il si difficile à lire ? Pour trois raisons que chaque DSI va rencontrer :
L'IA est entrée en run sans le pilotage qui va avec !
La part des budgets d'innovation dans les dépenses en modèles de langage est tombée de 25 % à 7 % en un an. Le POC c'est fini. En 2026, l'inférence, c'est-à-dire l'usage des modèles, devrait peser 55 % des dépenses d'infrastructure cloud dédiée à l'IA (Gartner). Nvidia ne s'y est pas trompé avec ses cartes maintenant dédiées à l'inférence. Or une dépense récurrente ne se pilote pas avec les réflexes d'un POC.
Il reste le piège le plus subtil : ne mesurer que le coût.
Dans un billet précédent de 2025, GreenSI détaillait le cas de Klarna qui montrait déjà les limites des agents. Klarna avait fait passer le coût par transaction de son service client de 0,32 à 0,19 dollar, son assistant IA faisant le travail de 700 conseillers. Puis l'entreprise es trevenue en arrière et a recruté de nouveau des humains. Son PDG reconnaissant devant Bloomberg que le coût avait été un critère "trop prédominant", pour "une qualité plus faible". Si un ROI ne tient qu'en supprimant la supervision humaine, c'est que la supervision était décorative, ou que le ROI est faux.
Alors comment poser le problème de la gouvernance des tokens ?
Une équation, trois propriétairesFaut-il pour autant un "comité de pilotage des tokens" et ne prendre que des décisions documentées ?
GreenSI n'y croit pas pour autoriser avant d'engager la dépense, mais plus pour analyser après coût et régulièrement les dépenses.
Et surtout, la discipline qui reste à inventer existe peut-être déjà : c'est celle que l'industrie applique aux matières premières volatiles. Le token se gère comme une matière première, pas comme une licence. D'où l'image de la "carte carburant".
Toute facture d'IA se décompose en trois facteurs : volume × intensité × prix.
L'intensité multipliée par le prix donne le seul indicateur que les trois peuvent partager : le coût par résultat métier. Celui que le VP de Microsoft appelle de ses vœux.
Les contrôleurs de gestion y reconnaîtront l'analyse des écarts (effet volume, effet rendement, effet prix), appliquée à une nouvelle unité. À noter que l'intensité étant un coût par transaction elle intègre bien une logique métier, en plus du coût de la complexité. On combine donc bien les trois responsabilités.
Prenons un cas fictif, mais réaliste : une banque fait pré-analyser ses dossiers de crédit par une IA. Elle en traite 10.000 par mois (le volume), chaque dossier consomme 50.000 tokens (l'intensité), facturés 10 euros le million (le prix). La facture mensuelle s'élève à 5.000 euros, et le coût par dossier de crédit à 5.000 ÷ 10.000 = 0,50 euro, soit aussi 50.000 tokens × 10 euros par million. La facture divisée par le volume ou l'intensité multipliée par le prix : c'est le même indicateur.
Le mois suivant, la facture passe à 7 500 euros. Mauvaise nouvelle ?
Tout dépend du facteur qui a bougé :
Voici comment une même facture conduit à trois diagnostics et a trois propriétaires.
Dernier raffinement : si seuls 80 % des dossiers aboutissent sans reprise humaine, le coût par dossier abouti monte à 0,625 euro (5.000 ÷ 8.000). C'est ainsi que la qualité entre dans l'équation. Cela va être essentiel pour intégrer les agents IA dans les processus humains car leur taux d'erreur peut-être très différent.
Alors comment démarrer une gouvernance du token sans construire une usine à gaz ?
Où regarder ?
Le token coule par trois pompes, chacune avec son compteur.
Quoi mesurer ?
En creusant les retours de presse du marché américain qui a été confronté au problème en premier (les derniers outils IA ne sont pas déployés en France), GreenSI identifie cinq indicateurs intéressants :
Après avoir identifié ces trois pompes, il faut ouvrir un registre des cas d'usages. L'application ne suffit plus pour suivre les coûts. Chacun aura un propriétaire métier, un responsable applicatif DSI et un acheteur. Pour chaque cas d'usage, faire en amont, une fiche avec trois exigences permettant le suivi :
Ces éléments ne sont qu'un éclairage du sujet bien sûr. Mais ils montrent qu'il est temps de passer à la gouvernance du run de l'IA. Nous ne sommes plus en POC. Avec le run, le token est sorti de l'ombre. La gouvernance tient maintenant dans une seule équation, mais elle a trois porteurs, ce qui n'est jamais simple à gouverner. A vous de jouer !
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