Si le chiffre avancé en réponse à la colère des lycéens par le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, ne sort pas de nulle part, il occulte la majeure partie des bacheliers restés sans affectation, ne retenant que ceux qui avaient saisi une commission de recours.
Si le chiffre avancé en réponse à la colère des lycéens par le ministre de l'Enseignement supérieur, Philippe Baptiste, ne sort pas de nulle part, il occulte la majeure partie des bacheliers restés sans affectation, ne retenant que ceux qui avaient saisi une commission de recours.
France Télévisions
Publié le 17/10/2026 07:00
Temps de lecture : 6min
Le ministre de l'Enseignement supérieur Philippe Baptiste, à l'Assemblée nationale, à Paris, le 13 octobre 2026. (SAMI KARAALI / HANS LUCAS / AFP)
Le gouvernement défend bec et ongles sa plateforme d'orientation post-bac. Depuis mi-septembre, les lycéens qui se mobilisent pour de meilleures conditions d'études demandent, parmi leurs principales revendications, une réforme voire la suppression de Parcoursup, accusé de trier les élèves et de manquer de transparence. Cette plateforme créée en 2018 a été défendue, mardi 13 octobre, par le ministre de l'Enseignement supérieur, pour qui elle est "le contraire du tri social".
Et face aux critiques réitérées lors de la séance de questions au gouvernement, mercredi, Philippe Baptiste la présentée comme un progrès par rapport au système antérieur. "En 2017, dernière année avant Parcoursup, 3 700 bacheliers ont terminé la procédure sans affectation. En 2025, avec 200 000 candidats de plus par rapport à 2017 sur la plateforme, c'était 38 personnes qui avaient saisi la commission d'accès à l'enseignement supérieur et qui n'ont pas eu de solution", a-t-il affirmé. Franceinfo démêle le vrai du faux.
Les chiffres avancés par le ministre sont authentiques, mais ne décrivent qu'une partie du tableau, comme l'a pointé une mission flash de l'Assemblée nationale consacrée à Parcoursup, en février. "Officiellement, pour la session 2025, seuls 38 candidats sur 980 000 n'ont pas trouvé d'affectation dans l'enseignement supérieur. Mais derrière ce satisfecit se dissimulent [des] réalités plus inquiétantes", écrivent les deux rapporteurs, Pierrick Courbon (député PS de la Loire) et Frantz Gumbs (élu MoDem de Saint-Barthélemy et Saint-Martin).
Les 38 bacheliers cités par le ministre font partie des 22 235 candidats qui ont saisi une commission d'accès à l'enseignement supérieur (CAES) en 2025, lit-on dans le bilan annuel de la procédure d'admission par les ministères de l'Education nationale et de l'Enseignement supérieur. Ces instances, mises en place dans chaque académie, sont chargées d'aider les candidats n'ayant reçu aucune proposition d'admission lors des phases principale et complémentaire à "trouver une formation au plus près de leur projet en fonction des places disponibles", est-il expliqué sur le site de Parcoursup. Mais y recourir est facultatif, et certains lycéens recalés sur Parcoursup ne le font pas.
Mettre la focale sur ces seuls 38 candidats sans solution y compris avec l'aide d'une CAES "est une façon extrêmement faussée de mesurer l'efficacité de la procédure", juge Julien Grenet, directeur adjoint de l'Institut des politiques publiques (IPP). Selon ce spécialiste de l'économie de l'éducation, il est plus pertinent de prendre en compte "la part des bacheliers sans aucune proposition à l'issue des phases principale et complémentaire".
Contacté par franceinfo, le ministère de l'Enseignement supérieur défend néanmoins ce choix : "Ce chiffre [de 38 élèves] correspond à ceux qui souhaitaient vraiment rentrer dans l'enseignement supérieur". Selon le ministère, les bacheliers n'ayant pas saisi la CAES avaient "aussi d'autres projets en dehors de Parcoursup". Un point de vue loin d'être partagé par Julien Grenet : "Beaucoup d'entre eux ont juste abandonné car on ne leur propose pas quelque chose se rapprochant un tant soit peu de ce qu'ils souhaitent et leur correspond."
Dans sa déclaration, Philippe Baptiste compare par ailleurs les résultats de Parcoursup avec ceux d'Admission post-bac, la plateforme utilisée jusqu'en 2017. Ces bilans sont pourtant "difficilement comparables", estime la sociologue spécialiste de l'éducation Annabelle Allouch, "car on est sur des bases différentes en termes démographiques et d'offres de formation."
Combien de bacheliers n'ont pas reçu de proposition d'admission à l'issue de la procédure de 2025 ? Le ministère ne fournit pas leur nombre précis, mais on peut l'estimer à partir des données communiquées. Sur les 649 647 candidats lycéens, 597 019 ont reçu au moins une proposition d'admission à l'issue des phases principale et complémentaire, soit 91,9% d'entre eux. Ce qui laisse donc 52 628 inscrits sur Parcoursup sans propositions à la fin de la session, le 11 septembre 2025.
Mais il faut encore déduire les 23 971 lycéens qui ont quitté la plateforme avant de recevoir une offre d'admission, selon le tableau de bord publié à l'issue de la première phase, en juillet 2025. Il faut aussi soustraire le nombre de néobacheliers ayant saisi la CAES parmi les 22 235 candidats, qui incluent aussi des étudiants en réorientation ou scolarisés à l'étranger. Cette part n'étant pas connue, les rapporteurs de la mission flash ont retenu l'hypothèse qu'ils représenteraient entre 70 et 80% des saisines. Resteraient donc entre 10 800 et 13 100 lycéens qui n'auraient pas trouvé de formation via Parcoursup. Un ordre de grandeur bien loin des 38 bacheliers sans affectation évoqués par le ministre de l'Enseignement supérieur.
Ces candidats auraient "soit renoncé à poursuivre des études, soit se seraient orientés hors Parcoursup", dans l'enseignement privé ou à l'étranger, sans en informer le ministère, expliquent les rapporteurs de la mission flash. Le professeur en science politique Pierre Mathiot, inspirateur de la réforme du baccalauréat, reconnaît que ces élèves sans affectation représentent un "angle mort". "On ne peut pas savoir ce qu'ils deviennent, ni pourquoi ils ne saisissent pas la CAES", explique celui qui est favorable à l'amélioration de la plateforme actuelle plutôt qu'à sa suppression. "C'est un public plutôt fragile, beaucoup des élèves viennent de bac pro."
Julien Grenet voit quant à lui dans le renoncement à saisir la CAES le signe d'un découragement lié à la "violence symbolique de se faire rejeter", à l'urgence de "trouver un job", à la "barrière financière et psychologique" de déménager dans une autre ville, pour les élèves les plus précaires. "C'est un peu extrême comme jugement de dire qu'ils n'avaient qu'à rester jusqu'au bout", tranche-t-il.
Le ministère de l'Enseignement supérieur assure par ailleurs dans son bilan 2025 que "ceux qui ont été admis dans une formation se déclarent majoritairement satisfaits par les réponses des formations obtenues via Parcoursup". Mais derrière ces 73% de satisfaits se cache l'augmentation des demandes de réorientation dès la première année d'étude. "La procédure Parcoursup 2025 a accueilli un nombre record de candidats, en particulier (...) [d']étudiants en réorientation", avec une augmentation de 8,3% de cette catégorie par rapport à l'année précédente, est-il écrit dans le bilan 2025 du ministère. Une note de l'IPP observait cette tendance sur un temps plus long : "en 2022, un tiers des lycéens venant d'intégrer le supérieur ont formulé de nouveaux vœux dans Parcoursup", contre environ 21% en 2012.
Auprès de franceinfo, le ministère de l'Enseignement supérieur explique qu'une partie de ces étudiants réinscrits sur la plateforme "avaient fait des 'vœux de précaution' en attendant leurs résultats" d'examens à la fin de leur première année. Mais pour Julien Grenet, "on peut estimer qu'environ la moitié de ces demandes de réorientation viennent de candidats qui n'avaient pas obtenu ce qu'ils voulaient" l'année précédente. D'après Annabelle Allouch, cela concerne davantage les étudiants les plus précaires, notamment les boursiers. "On accepte d'autant plus un vœu par défaut qu'on vient d'un milieu moins privilégié, qu'on est plus éloigné à l'égard des normes scolaires, qu'on n'a pas de parents pour nous aider", fait-elle valoir.
En effet, "beaucoup de ces demandes de réorientation viennent de bacheliers technologiques ou professionnels, affectés malgré eux en licence, où leur taux d'échec est d'environ 90%, faute de place en BTS ou BUT". Affecter coûte que coûte des bacheliers dans des filières, même quand elles ne sont pas adaptées à leur profil, est "extrêmement inefficace" et "ne fait pas sens d'un point de vue économique", déplore Julien Grenet. Plus largement, les difficultés rencontrées par les étudiants avec les affectations sur Parcoursup sont "avant tout révélateur d'un problème structurel de l'enseignement supérieur en France, alerte le chercheur.
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