La coréalisatrice Olga Kravets a découvert des images appartenant à Chaïm Peri, figure phare d’un kibboutz, tué par le Hamas après les attentats du 7 octobre 2023. Elle en a fait un film avec Yaël Vidan, “Kibboutz Nir Oz, aux portes de Gaza”, à voir sur sur Arte mardi 20 octobre.
La coréalisatrice Olga Kravets a découvert des images appartenant à Chaïm Peri, figure phare d’un kibboutz, tué par le Hamas après les attentats du 7 octobre 2023. Elle en a fait un film avec Yaël Vidan, “Kibboutz Nir Oz, aux portes de Gaza”, à voir sur sur Arte mardi 20 octobre.
Publié le 20 octobre 2026 à 12h00
Mis à jour le 21 octobre 2026 à 10h34
À Nir Oz, à 2 kilomètres de la bande de Gaza, près d’un quart des quatre cents habitants ont été assassinés ou enlevés par le Hamas, le 7 octobre 2023. Parmi les otages kidnappés ce jour-là, une figure du lieu : Chaïm Peri, 79 ans. Membre du mouvement de jeunesse sioniste et socialiste Hashomer Hatzaïr, cofondateur de Nir Oz dans les années 1950, ce militant pour la paix avait manifesté partout dans le pays au fil des décennies et souvent pris la parole publiquement. Cinéaste, il avait tourné de nombreuses images, films expérimentaux et reportages depuis le début de l’aventure collectiviste du kibboutz. En février 2024, Chaïm Peri est mort dans les tunnels du Hamas. Ses images, dont les plus anciennes dates de 1962, constituent la trame de Kibboutz Nir Oz, aux portes de Gaza.
Elles ont été découvertes par l’une des réalisatrices, Olga Kravets. Quelques semaines après le 7 Octobre, elle accompagne Shahar Vahab, survivant du massacre tout juste installé en France, qui retourne sur les lieux. « Shahar m’a raconté qu’à Nir Oz il y avait beaucoup de documents et d’images sur l’histoire du kibboutz, alors je suis partie avec lui pour retrouver celles de son père, Yossi, assassiné le 7 octobre. »
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Intéressée par le modèle collectiviste abandonné par sa Russie natale mais encore vivace en Israël, Olga Kravets avait séjourné en 2011 dans les kibboutzim proches de Gaza et y avait gardé des contacts. Dans les ruines de l’automne 2023, Shahar Vahab ne trouve pas ce qu’il espérait, mais lui et Olga tombent sur un très vieil abri souterrain de pierre, où ils découvrent des centaines de documents, de photos et de bobines. La maison au-dessus était celle de Chaïm Peri. Devant ce trésor, Olga Kravets recentre son projet de film sur Nir Oz autour de cette figure. « Il était essez connu des milieux intellectuels de gauche en Israël. Le fait qu’il ne soit pas revenu donne une force énorme à ses archives, qui doivent désormais parler à sa place. »
Avec la société de production Capa Presse, elle contacte Yaël Vidan, réalisatrice d’origine israélienne dont le grand-père a quitté la Pologne adolescent, en 1937, pour fonder un kibboutz en Palestine mandataire, près du Liban : « Toute mon enfance, j’ai baigné dans ces histoires. Je me suis toujours intéressée à ces générations : quel était leur rêve à la création d’Israël ? Qu’ont-ils vu ? Et surtout, que n’ont-ils pas vu ? Chaïm Peri ressemble à mes grands-parents. »
La famille autorise l’équipe à numériser les centaines de bobines découvertes — elles sont en très mauvais état, la tâche prend un an. Le fils de Chaïm Peri, Lior, sa fille, Noam, sa femme, Osnat, et son petit-fils Mai témoignent dans le documentaire, qui entrelace avec une grande subtilité le parcours de ce kibboutznik fervent et charismatique et l’histoire de la région. « Chaïm a débuté son chemin fasciné par le collectivisme, puis se sont fait jour des contradictions douloureuses », résume Olga Kravets. Soldat loyal, parfois réserviste, il manifeste pourtant contre la guerre au Liban, en 1982, puis tient des barrages devant les colonies à Gaza (évacuées en 2005), avec une pancarte : « L’occupation nous tue ». Opposé au « droit au retour » des Palestiniens sur leurs terres, il encourageait pourtant la discussion à ce sujet. « Son chemin a croisé les événements historiques de son lieu de vie, poursuit Yaël Vidan. Il incarnait le rêve du mouvement kibboutznik et celui de vivre en paix avec les Palestiniens, et la chute de ces deux rêves — bien avant le 7 Octobre. »
Sur les images de Chaïm Peri défilent soixante ans de vie à Nir Oz. Certaines ont jadis été projetées en famille dans l’abri souterrain ou lors de soirées au kibboutz ; d’autres sont inédites. Les mots de Chaïm, extraits des films ou de ses écrits, font émerger « les questions qui l’habitaient et sont toujours au cœur de la gauche israélienne, souligne Yaël Vidan. Comment vivre avec les Palestiniens ? Comment leur tendre les bras et faire face à l’Histoire, dans laquelle la création de l’État d’Israël a chassé de leur terre des centaines de millliers de personnes ? ». Enrichi d’archives, du dernier entretien télévisé de Chaïm Peri, en 2019, d’interviews d’historiens ainsi que du témoignage de compagnons de l’aventure collective du kibboutz, ce documentaire habile dresse le portrait nuancé d’un « idéaliste pas naïf ». À Nir Oz, Chaïm Peri avait rénové la dernière maison palestinienne rescapée de 1948. Il la désignait par son nom arabe, « Khirbet Ma’in », avait inscrit sur la façade le nom des anciens occupants, Abu Sitta, et y a ouvert une galerie d’art en 1999. « Il y a exposé des artistes palestiniens et l’activiste antisioniste Eitan Bronstein », raconte Olga Kravets. En 2019, ce dernier présentait l’histoire du village d’Al Ma’in, détruit pour fonder Nir Oz, et de ses habitants enfermés à Gaza — à quelques kilomètres. À force de négociations, Olga Kravets et Yaël Vidan ont obtenu un entretien précieux avec Salman Abu Sitta, 89 ans, expulsé d’Al Ma’in en 1948 avec sa famille : « Depuis vingt-huit mille cinq cents jours, je vis loin de ma terre », raconte le vieil homme. « Nous voulions absolument intégrer une voix palestinienne. Ce témoin direct nous offre un lien intime avec l’Histoire, détaille Yaël Vidan, qui souligne les précautions prises par tous les interlocuteurs. L’extrême polarisation, en Israël comme en France, aboutit à une autocensure puissante. »
Avançant « sur une ligne de crête », le film raconte le rêve d’un État refuge pour un peuple martyr, le prix auquel il s’est construit. Et les années de déni : Osnat, la femme de Chaïm, se souvient des années 1970 et de la frontière ouverte avec Gaza, sa plage et ses marchés, le travail pour les Palestiniens en Israël. Une illusion de paix, faisant fi des inégalités radicales, de l’écrasante domination israélienne. « Avec le recul, nous n’avions pas tout compris », admet Osnat. « Je voudrais tant savoir ce que Chaïm aurait à nous dire aujourd’hui, lui qui s’est souvent trouvé seul dans ses combats », songe Olga Kravets. Les deux réalisatrices espèrent leur documentaire fidèle à cet homme singulier, dont le destin tragique épouse jusque dans ses contradictions intimes celui d’une région où la paix semble un mirage sans cesse repoussé.
Kibboutz Nir Oz, aux portes de Gaza, sur Arte, mardi 20 octobre à 22h30.
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“Kibboutz Nir Oz, aux portes de Gaza”, ce soir sur Arte : le destin ambigu d’un lieu symbolique
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