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Jean-Baptiste Rivoire : “Un audiovisuel public libre, c’est du pipeau total”

Дата публикации: 24-09-2026 09:16:42

Dans “Fini de rire”, en salles cette semaine, Jean-Baptiste Rivoire enquête sur les censures et les pressions qui touchent l’humour politique en France.

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Dans “Fini de rire”, en salles cette semaine, Jean-Baptiste Rivoire enquête sur les censures et les pressions qui touchent l’humour politique en France.

Avec Fini de rire, le directeur d’Off Investigation, Jean-Baptiste Rivoire, a mené une vaste enquête sur la censure de l’humour politique en France, de Bolloré à France TV, en salles cette semaine. L’occasion d’approfondir avec lui, épaulé d’un des coréalisateurs du documentaire, Matéo Larroque, les multiples sujets de préoccupation quant à l’état de la liberté d’expression dans notre pays, à la lumière d’une série d’émissions annulées et d’artistes placardisés, depuis le temps de Sarkozy jusqu’au crépuscule des années Macron.

On sort tout juste de la controverse Charles Sapin qui participe de consolider l’impression, très populaire à droite et au centre, d’une censure émanant plutôt de la gauche. En remontant notamment au début de l’ère Bolloré à Canal+, et à l’annulation coup sur coup des Guignols de l’info et du Zapping, on a le sentiment que vous voulez remettre les pendules à l’heure, et rappeler qui sont les vrais censeurs.

Jean-Baptiste Rivoire — Je suis entré à Canal en 2000, et j’ai été mis au placard en 2015, à l’arrivée de Bolloré. J’ai passé cinq ans à observer et recenser tout ce qui se passait en termes de pressions sur les copains journalistes, à Canal mais aussi ailleurs, à France TV notamment. Sur vingt ans, ce qu’on voit, c’est que cinq gros industriels ont contrôlé quasiment tous les médias privés et les ont mis au pas. Et à côté de ça, du côté des pouvoirs publics, avec la suppression de la redevance et donc la nécessité d’aller chercher un budget tous les ans, il y a aussi un resserrement de la pression – Macron, derrière son côté cool, en fait, il n’est pas du tout cool. Qu’après tout cela, il y ait des petits surgissements de Sapin et l’extrême droite qui viennent nous expliquer que c’est la gauche qui censure, peut-être mais c’est vraiment des épiphénomènes. Quand on prend du recul, c’est vraiment le monde capitaliste qui est en train d’étouffer la liberté de parler.

Matéo Larroque — On a vu toute l’emprise que pouvaient avoir les puissants sur l’investigation pour essayer de la censurer, la réduire à son minimum. Et en fait progressivement on s’est rendu compte qu’après l’investigation il y avait une autre chose qui leur faisait peur, et c’était le rire. Parce que le rire crée une communauté de connivence : on a moins peur, on retrouve la force, la confiance. C’est subversif. Quand on ridiculise un puissant, une partie de son autorité s’évapore.

Le processus que vous décrivez est notamment illustré par la bande de Guillaume Meurice virée de France Inter et débauchée par Nova. Une de ses membres déplore d’avoir dû quitter le service public pour dépendre du bon vouloir d’un actionnaire privé – par ailleurs celui des Inrocks. Est-ce pour vous une si mauvaise tournure ? Ne sont-ils pas plus libres, plus subversifs et plus drôles depuis qu’ils ne sont plus à France Inter ?

JBR — L’essayiste Adrien Dénouette parle dans le film de rire d’ambiance, d’humour d’ambiance, qui contaminait peut-être France Inter. Quand on voit ce qu’il s’est pris dans la gueule, Meurice, pour sa blague, je pense que c’est que ça a dû remonter. Ça dérangeait le pouvoir et ça les a un peu terrorisés. Chez Pigasse, il met des affiches partout en disant que s’il se censure, on le vire. C’est quand même une autre ambiance. Moi je ne crois pas du tout au discours sur l’audiovisuel public où on est libre, on échappe à toute pression, on ne dépend pas de qui que ce soit. C’est le pipeau total. En France, l’audiovisuel public est extrêmement dépendant du pouvoir politique, plus que dans beaucoup de pays du monde, encore plus depuis quelques années, financièrement. Et l’Arcom qui est censée nommer les patrons est une vaste blague. 

J’ai l’impression que les meilleurs foyers de férocité dans la satire politique ont toujours été dans le privé. Le Nova d’aujourd’hui se réfère sans doute plus au Canal des années 1990 qu’au France Inter des années 2010…

JBR — Ce n’est pas le même rire, c’est vrai. À France Inter, il y a une obligation de pluralité, il faut respecter toutes les sensibilités, ne pas vexer l’extrême droite…

“Quand on comprend qu’un sujet déplaît au propriétaire d’une chaîne, les producteurs cessent de le proposer : ils ont besoin de travailler”

On pourrait croire que les salles de spectacle constituerait une autre porte de sortie pour les humoristes, où la liberté demeure plus forte. Pourtant là aussi, ça se durcit…

JBR — Il y a des actionnaires plus accueillants que d’autres, mais la dépendance demeure. On pourrait penser qu’en quittant la radio ou la télévision, les humoristes retrouvent leur liberté sur scène. Or, les salles ont elles aussi des propriétaires.

ML — …et notamment Jean-Marc Dumontet, qui est un grand pote de Macron. Chez Bolloré, il y a un exemple frappant, c’est Patrick Timsit, qui était venu chez Quotidien faire un bout de son spectacle dans lequel il se moquait de Cyril Hanouna, et dont Bolloré a donc fait sauter une série de représentations prévues à l’Olympia. Il y a aussi la question des captations : Canal+, à travers la chaîne Comédie, est quasiment le seul pourvoyeur de ce mode de diffusion, et en prive donc certains artistes.

Comment faites-vous, dans ce long processus de détérioration de la liberté d’expression, la part de la censure et celle de l’autocensure ?

JBR — Il y a des actes de censure identifiables. À Canal+, lors de l’arrivée de Bolloré, on a vu des décisions très nettes. Mais quelques décisions suffisent à produire bien davantage d’autocensure. Quand on comprend qu’un sujet déplaît au propriétaire d’une chaîne, les producteurs cessent de le proposer : ils ont besoin de travailler. Ensuite, le dirigeant peut assurer qu’il n’a donné aucune consigne. La pression s’est déjà diffusée. L’autocensure est plus insidieuse parce qu’on ne sait plus toujours ce qui a été interdit et ce qu’on s’est interdit soi-même. Au sein de l’empire Bolloré, certains sous-dirigeants ont anticipé des refus qui ne seraient peut-être jamais venus du chef. C’est un climat extrêmement malsain.

Avez-vous envisagé d’explorer la question d’une censure plus globalisée, jusqu’au contrôle du rire citoyen avec les effigies de Macron dans les manifs, les casseroles…

JBR — C’est vrai, on aurait pu explorer cet espace. Je ne sais pas toujours si c’est de l’humour ou de la révolte à la Molière, mais la réponse policière à certaines de ces actions a été très dure.

ML — Nous avons envisagé d’autres espaces de liberté, notamment les scènes indépendantes et les réseaux sociaux. Ces derniers ont leurs limites : certaines blagues, sur la Palestine par exemple, peuvent être beaucoup moins diffusées. Mais Edgar-Yves, qui raconte dans le film avoir été écarté de la télévision après s’être moqué des affaires de Bolloré en Afrique, a pu toucher des millions de personnes en ligne et remplir de grandes salles. Sa carrière montre qu’une notoriété peut se construire hors de la télévision.

“Le cinéma nous offre une autre voie pour montrer un film qui met les pieds dans le plat”

Pourquoi avoir choisi le cinéma pour Fini de rire ? C’est presque incongru de le voir en salle, même si je comprends bien que le cinéma vient pallier aux manquements de la télévision qui prenait en charge ces docus jusqu’à une période récente.

JBR — À la télévision, si les grands diffuseurs refusent un projet, les possibilités se réduisent vite. Le cinéma nous offre une autre voie pour montrer un film qui met les pieds dans le plat. Nous l’avons financé grâce à des dons. Et l’enquête ne s’arrête pas là : Matéo a approfondi la partie consacrée à Bolloré pour un autre documentaire destiné à YouTube, tandis qu’un autre travail porte sur l’audiovisuel public.

ML — La salle permet de rencontrer un public, mais ce n’est pas sans obstacles. Notre distribution repose sur des cinémas indépendants. Évidemment, il ne passera dans aucun cinéma UGC [Bolloré vient de racheter le réseau de salles].

JBR — Et cela va même un peu plus loin. On devait originellement passer dans plusieurs cinémas CGR [Circuit Georges-Raymond, deuxième exploitant de salles de cinéma]. Et au dernier moment, notamment juste après un séminaire d’exploitants à Deauville où était présent Canal, ce qui à mon avis n’est pas sans lien, ils se sont rétractés. Cela a même créé quelques remous en interne puisqu’une salle, le CGR de Périgueux, a fait sécession et menacé de convoquer une conférence de presse si on les contraignait à déprogrammer le film. Il a engagé un vrai bras de fer.

Vous évoquez Charlie Hebdo dans le film, sans trop vous attarder. Cela amène pourtant une autre question : celle de la violence propre à la satire et de la manière dont elle est de moins en moins bien acceptée et comprise aujourd’hui.

ML — Au départ, nous voulions embrasser toutes les violences politiques qui touchent l’humour. Nous avons ensuite resserré le sujet sur les pressions exercées par les responsables politiques, les grands propriétaires de médias et les diffuseurs. Les attentats contre Charlie Hebdo relèvent évidemment d’une violence d’une autre nature. Mais le contexte nous paraissait important : un mois après le 7 janvier 2015, Bolloré commence à mettre en cause les Guignols. Il fera lui-même un parallèle avec les attentats devant des salariés quelques mois après, c’est fou.

JBR — Il existe des époques où certains tabous reculent et d’autres où ils se renforcent. Aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’il y a davantage de peur de choquer, y compris chez des jeunes avec qui je travaille. Mais nous n’avons pas développé Charlie Hebdo parce que notre film porte d’abord sur les pressions du pouvoir. Nous avons aussi laissé de côté Dieudonné : c’est un cas complexe, qui mérite un travail à part entière et pas deux phrases au milieu d’une interview.

Que deviendrait Radio France si le RN arrivait au pouvoir l’année prochaine ? Un nouveau paradigme de censure est-il à redouter, qui dépasserait largement celui que vous décrivez ?

JBR — C’est une question qui s’inscrit dans un : “Que faut-il faire pour Radio France ?” Moi, je ne m’inscris plus là-dedans, parce que le système dysfonctionne totalement, il est irrécupérable. Qui contrôle Radio France ? Qui nomme ses dirigeants ? Quelle place le public a-t-il dans ses décisions ? On présente l’audiovisuel public comme indépendant, mais les pressions politiques y existent. J’ai vu comment la couverture des Gilets jaunes a pu susciter des tensions à la direction. Ajouter quelques chroniqueurs pour afficher le pluralisme ne résoudra pas le problème de fond. Et si un autre pouvoir arrive, il pourra à son tour placer ses proches à la tête de ces médias. C’est cette dépendance structurelle qu’il faudrait interroger.

“ Notre question était : ceux qui contrôlent les grands médias laissent-ils les humoristes rire d’eux et du pouvoir ?”

Le film raconte surtout les difficultés rencontrées par des humoristes de gauche. Avez-vous trouvé des cas comparables à droite ? Puisqu’il n’est pas censuré, pourquoi l’humour de droite, assumé comme tel, ne prolifère pas plus ? L’humour est-il par nature un truc de gauche ?

ML — Nous en avons cherché, vraiment. Dans la conversation, on revient toujours à Gaspard Proust, qui a tout de même une chronique sur Europe 1. Et des gens qui se plaignent d’une certaine impopularité, de se faire huer par des “militants”, comme Franjo. Mais être contesté par une partie du public, ce n’est pas la même chose qu’être empêché de travailler par un propriétaire ou un diffuseur. Peut-être que l’humour politique est plutôt l’art de se moquer du pouvoir, politique et économique, et donc intrinsèquement de gauche.

JBR — Notre question était : ceux qui contrôlent les grands médias laissent-ils les humoristes rire d’eux et du pouvoir ? Si nous avions trouvé des humoristes de droite écrasés par le pouvoir politique ou par ces groupes, ils auraient eu leur place dans le film. Aujourd’hui, les cas que nous avons documentés concernent surtout des humoristes de gauche. Si la gauche arrive au pouvoir, et notamment si Mélenchon gagne l’élection, ce dont je doute, la satire visera sans nul doute son équipe dirigeante. Les Guignols n’ont pas épargné Hollande, ni le Bébête Show Mitterrand.

Fini de rire de Jean-Baptiste Rivoire, Matéo Larroque, Clara Menais, Mila Branco… En salle le 23 septembre 2026.

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