Alors que la mobilisation des lycéens continue de s’étendre, le sociologue et ethnographe Romain Huët estime qu’elle nous oblige à regarder ce que nos institutions font aux désirs des jeunes, à leur confiance et à leur possibilité d’agir sur le monde.
Depuis plus d’une décennie, mes enquêtes me conduisent au milieu des émeutes et des soulèvements. Au moment de la loi travail, des gilets jaunes ou des manifestations contre la réforme des retraites, j’y ai appris à reconnaître cette joie qui déconcerte ceux qui regardent de loin. Elle se mêle à la colère contre l’injustice, au refus obstiné de la résignation et à cette découverte que l’on peut, ensemble, interrompre ce que chacun semblait condamné à subir. Et puis ce matin-là, j’en ai retrouvé la preuve vivante jusque chez moi, dans la résolution de mes deux filles. Depuis longtemps, l’aînée attend le moment où il « y aura un vrai mouvement ». La cadette, elle, a sauté du lit avec un empressement que je ne lui connais pas.
Le soleil n’était pas encore levé qu’elle était déjà partie, avec tant d’autres, bloquer son lycée. Certaines journées méritent qu’on les commence en avance. Elle était joyeuse, nerveuse, persuadée qu’il allait se passer sans doute quelques « dingueries » : des feux de poubelles, des courses-poursuites avec les forces de l’ordre, mais aussi des solidarités joyeuses avec des centaines de lycéens rassemblés là, comme elle. Leur joie accuse la pauvreté de ces journées qui se répètent.
C’est l’excitation devant une familiarité qui se fend : le lycée n’ouvre pas, l’emploi du temps se défait, les camaraderies s’excitent devant les extravagances et les improvisations les plus imaginatives. Là, vous croiserez Spiderman, ici Goldorak, ailleurs des groupes qui tancent le proviseur qui, du haut de son école désaffectée, photographie les blocages pour dresser le grand fichage des rebelles. L’image, quant à elle, prend une forme radicalement différente sur les Snapchat. La Champions League des contestations les plus exubérantes est lancée. Saint-Denis est en tête, suivie de près par une succession de mobilisations qui ont le souci de l’éclat et un sens évident du triomphe. C’est l’un des rares avantages du spectacle. Il donne à l’éclat sa consistance. Cette interruption importe. Si elle excite autant les nerfs, c’est parce qu’elle permet d’éprouver que le monde, si souvent présenté comme un ensemble de contraintes auxquelles il faudrait s’ajuster, peut encore être affecté par leurs gestes. Les lycéens font effraction dans le débat public et y exposent une situation sociale trop longtemps méprisée.
« Papa, je ne veux pas te ressembler »Le fleuve déborde de ses berges au plus grand désarroi des amoureux de l’ordre. Ces derniers opposeront la même rengaine : « Ces jeunes ne savent pas pourquoi ils contestent, ils sont manipulés par des adultes aux calculs politiques mortifères. Ils ont leurs raisons, on a tous été jeunes… Mais enfin, toutes ces violences ! Pas comme ça, voyons ! »
Satisfaits de ces sentences, ils voudraient surtout qu’il ne se passe rien, que chacun tienne sa place et que la jeunesse poursuive sagement son apprentissage de la liberté selon les voies définies par la grande institution scolaire. Au lycéen revient la terrible tâche de désirer la place qu’on lui destine, de se reconnaître dans les critères de réussite décidés par les autres. Sa liberté est admise tant qu’elle ne dérange pas les habitudes. Le gardien de l’ordre ne supporte pas une chose : que son enfant lui dise « Je ne veux pas te ressembler. »
Cette insensibilité organisée face aux révoltes lycéennes se nourrit d’un âgisme rarement interrogé. La parole des plus jeunes est facilement rabattue sur l’émotion, l’immaturité ou la manipulation. S’ils acceptent les règles, ils seraient responsables. S’ils les contestent, quelqu’un parlerait nécessairement à travers eux. Reconnaître sa parole ne signifie pas lui donner raison par principe. Cela signifie lui répondre sur le fond. Les jeunes n’ont pas besoin de connaître toute la mécanique scolaire pour savoir ce qu’elle fait à leurs journées, à leurs nuits, à leurs attentes. Leur expérience constitue un savoir dont la démocratie se prive lorsqu’elle confond l’ancienneté avec la lucidité.
Gouverner des « ingouvernables »Ces lycéens inquiètent parce que leur mouvement ne se laissera pas entièrement contenir par des promesses, des enveloppes budgétaires ou des appels raisonnés au calme. Leurs revendications engagent les conditions matérielles de leurs établissements, la pression des résultats, l’injonction à se décider pour un avenir encore inconnu, l’obligation anxieuse de construire un « profil » censé leur en ouvrir les portes. Chacun apprend aussi très tôt à mesurer ce qu’il lui sera permis d’espérer selon qu’il fréquente un lycée de premier rang, de seconde zone ou de ceux que l’on a simplement oubliés. C’est cette fatalité de l’injustice, ce « c’est comme ça » opposé à leurs aspirations, qui s’inverse dans les premiers jours de la révolte. Ce sont bien les lycées les plus démunis qui mettent en mouvement toute une génération. Ceux auxquels on demandait d’ajuster leurs ambitions à la pauvreté des moyens se découvrent une puissance commune. A travers leurs revendications et les solidarités qui se nouent se pose une question autrement plus vaste : quelle vie leur sera-t-il possible de mener ?
Si le pouvoir ne veut pas comprendre ce qui arrive, c’est qu’il est débordé par ce que ses rationalités ne peuvent pas accueillir : le désir. Ce désir qui anime les cortèges lycéens prend corps dans l’expérience d’une liberté conquise ensemble, dans les camaraderies, dans la certitude que l’éducation pourrait être tout à fait autre chose que ce cadre morne et angoissé qui ne sait que parler d’un avenir pesant dans lequel il faudrait se frayer une place, malgré tout. Le désir rend « ingouvernable » lorsqu’il porte chacun au-delà de la place et des récompenses qui lui étaient assignées. C’est aussi cela qui se soulève : une vie impatiente de donner au quotidien son propre élan, un élan souverain, affranchi des directions que lui imposent les rigueurs de l’époque.
Une société peut-elle mépriser sa jeunesse ?On reconnaît volontiers que quelque chose ne tourne pas rond, que la jeunesse est malmenée, que son avenir s’assombrit. Dans les discussions ordinaires, on s’inquiète pour elle, pour sa dépendance aux écrans, pour le sinistre avenir dans lequel elle peine à se projeter. Mais on supporte mal les formes par lesquelles ces lycéens donnent à leur inquiétude une existence politique.
Or, un lycéen est très tôt confronté à une exigence contradictoire insoluble. On ne cesse de le presser de se décider, d’établir des plans, de définir les contours d’une vie dans laquelle il pourrait se projeter. Il doit savoir ce qu’il veut devenir, rendre ses aspirations cohérentes, mettre tout en œuvre pour réaliser un projet dont l’issue dépendra des procédures déshumanisantes de Parcoursup, de la notoriété de son lycée, des critères de classement des établissements et des places disponibles. Il lui faut constituer son dossier, apprendre à se raconter stratégiquement dans le vocabulaire des bureaucraties. Il faut donner à ses hésitations l’allure d’un parcours cohérent et à ses désirs la forme d’un projet réaliste. Une vie encore indécise doit déjà produire les preuves de sa pertinence. A un adolescent à qui l’on demande : « Que veux-tu faire ? » Ce dernier, las, répond : « Je ne sais pas. » Il n’y a pas de plus belle réponse. Les possibles ne se laissent pas si tôt encadrer. Ils sont promis à l’illimité.
Cette projection forcée se déploie dans un monde où les conditions mêmes de sa réalisation demeurent incertaines. Rien ne garantit l’accès à la formation souhaitée, ni que l’orientation choisie permettra d’exercer le métier espéré. Il faut pourtant décider, et décider assez tôt pour ne pas compromettre ses chances. Nous demandons ainsi aux jeunes une assurance que nous sommes incapables de leur offrir : à eux de produire un avenir clair dans un monde dont nous ne cessons de leur annoncer l’instabilité.
Cette contradiction nourrit une pression qui participe à leur précarisation psychique. L’incertitude collective devient une responsabilité individuelle. Si le parcours se ferme, le jeune sera tenté de chercher dans ses choix, son travail ou ses capacités la raison de ce qui lui arrive. Peut-être n’a-t-il pas assez anticipé, assez travaillé, assez bien construit son projet. C’est ainsi que la vie se trouve empêchée : sommée de se projeter, mais privée d’une prise suffisante sur les conditions de son devenir.
Toute cette violence, l’éternel rappel au calmeLa tentation est grande de contourner cette question qui produit en chacun des parents un profond malaise. Aussitôt, le débat se resserre sur les débordements, les responsabilités partisanes et les conditions du retour au calme. Il faudrait pourtant commencer ailleurs. Que leur arrive-t-il ? Qu’est-ce qui, dans leur expérience ordinaire, devient assez difficile à supporter pour qu’ils éprouvent la nécessité d’interrompre le cours des choses ? Avant de leur demander de rentrer en classe, il faudrait consentir à entendre ce qu’ils disent de la vie qu’on leur prépare.
Comme universitaire, je ne peux m’installer confortablement à l’extérieur de ce problème. Nous aussi, nous classons les dossiers. Nous évaluons des motivations, départageons des trajectoires, décidons qu’un projet manque de cohérence. Nous savons pourtant l’épaisseur de vie que ces catégories laissent échapper. Puis nous invoquons les places disponibles. La contrainte est réelle. Mais elle ne nous dispense pas de cette question : que faisons-nous à une existence lorsque nous exigeons qu’elle sache déjà où elle va pour lui accorder les moyens de commencer ?
La mobilisation introduit une rupture dans cette expérience. Ce qui était vécu seul devient adressé à d’autres. L’inquiétude trouve des mots communs ; des corps se rassemblent et prennent une place qui ne leur était pas réservée. Il ne faut ni prêter à tous les lycéens une même conscience politique ni idéaliser leurs gestes. Mais il faut reconnaître ce déplacement : ils éprouvent la possibilité d’affecter un monde qui leur demande habituellement de s’adapter.
C’est précisément cette possibilité que l’injonction à l’apaisement peut refermer. L’apaisement est souhaitable lorsqu’il permet de se parler et de transformer une situation. Il devient suspect lorsqu’il signifie que chacun doit reprendre sa place avant que les raisons du conflit aient été examinées. Qu’attend-on alors des jeunes ? Qu’ils aillent mieux, ou qu’ils deviennent moins dérangeants ?
Des parents consciencieux s’organisent pour protéger leurs enfants, leur expliquent quoi faire s’ils se retrouvent en garde à vue, leur bourrent les poches de sérum physiologique pour apaiser les irritations des gaz lacrymogènes. Mais quelle initiation leur donne-t-on à la vie politique lorsque leur expression rencontre la matraque ? Que leur apprend-on, sinon que leur désir d’agir sur le monde les expose à être frappés ? N’est-ce pas l’image d’un pouvoir à bout, qui ne sait plus répondre à la vitalité de sa jeunesse que par la violence ? A quoi servirait de promettre aux jeunes qu’ils sont l’avenir, si nous leur refusons toute puissance sur le présent ?
BIO EXPRESS
Romain Huët est ethnographe et maître de conférences en sciences de la communication à l’université de Rennes-II. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « le Vertige de l’émeute » (2019), « De si violentes fatigues » (2021) et « la Guerre en tête » (2024), parus aux Presses universitaires de France (PUF). Il est aussi cofondateur du podcast « Cracker l’époque ».
Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.
Par Romain Huët